J'ai appris hier avec tristesse le décès d’un grand Monsieur, un des artisans de l’Europe spatiale à travers ses missions scientifiques les plus emblématiques et les plus ambitieuses : Roger Maurice-Bonnet nous a quittés le 19 janvier 2026 pour son dernier voyage vers les étoiles.
A Toulouse, au CNES, chez Airbus, Thales, chez tous les industriels du spatial, à l’IRAP et dans les laboratoires impliqués dans les sciences spatiales, tout le monde connaît l’importance de sa contribution à l’excellence scientifique européenne dans le spatial.
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Roger-Maurice Bonnet avec la maquette de la sonde Rosetta, une des missions phares de l’ESA.
Crédit photo : Agence Spatiale Européenne
Roger-Maurice Bonnet a dirigé le programme scientifique de l'Agence Spatiale Européenne (ESA) de 1983 à 2001. Il est à l’origine du premier programme scientifique à long terme, Horizon 2000.
Il a ainsi joué un rôle déterminant dans la construction de l’excellence de l'Europe spatiale, à l'avant-garde des sciences spatiales, en mettant en place des collaborations internationales pour des missions scientifiques ambitieuses. Pour le directeur général de l'ESA, Josef Aschbacher, « des dizaines de missions de l'ESA ont vu le jour grâce à sa vision et à son expertise scientifique. »
Faire la lumière sur le soleil
Né à Dourdan en décembre 1937, Roger-Maurice Bonnet a étudié la physique et l'astronomie et s'est spécialisé en physique solaire au début de sa carrière : sa thèse, soutenue à Paris en 1968, portait sur l'observation et l'interprétation des émissions du Soleil dans l'ultraviolet.
Il a lancé la première expérience française d'astronomie spatiale à bord d'une fusée Véronique, depuis la base de lancement d'Hammaguir, dans le Sahara.
Ses premiers travaux ont débouché sur l'expérience TRC (Transition Region Camera) en collaboration avec le groupe de physique solaire de Lockheed à Palo Alto, en Californie, permettant l’acquisition des meilleures images du soleil jamais réalisées du Soleil dans le rayonnement Lyman-alpha.
Au Laboratoire de Physique Stellaire et Planétaire (LPSP), qu'il a dirigé de 1969 à 1983, il a développé, avec ses équipes, plusieurs expériences spatiales. Son laboratoire a participé au développement du spectromètre infrarouge embarqué sur les missions soviétiques VEGA-1 et VEGA-2.
Il a également conçu le télescope de la caméra multispectrale destinée à étudier la comète de Halley. Embarquée à bord de la mission Giotto de l'ESA, elle a permis d'obtenir la toute première image du noyau d'une comète en 1986 au cours de la "rencontre historique" du 13 mars 1986
Durant ses 18 années à la tête du programme scientifique de l'ESA, le professeur Bonnet a mis en place le plan stratégique Horizon 2000, avec un ensemble de missions diversifiées de grande, moyenne et petite envergure. Parmi ces missions, on peut donc citer la mission Giotto pour l’étude de la comète de Halley, mais aussi la mission d'astrométrie Hipparcos, le télescope spatial Hubble (coopération avec la NASA), Ulysses (également en collaboration avec la NASA) et l' Observatoire spatial infrarouge (ISO), les missions SOHO (on vient de célébrer l’anniversaire de ses 30 ans en orbite), Cluster, XMM-Newton, Herschel, Rosetta et son histoire à rebondissements, la sonde Huygens à destination de Titan, embarquée à bord de la mission Cassini de la NASA vers Saturne ("l'atterrissage sur Titan" reste un événement majeur du spatial), et Integral, le laboratoire international d'astrophysique des rayons gamma.
Il a notamment géré les conséquences de l’échec du premier vol d’ariane 5 (vol 501) en juin 1996 et a permis de remplacer les quatre satellites Cluster, destinés à l’étude des interactions entre le vent solaire et la magnétosphère terrestre. Reconstruits à l’identique, les satellites Cluster II, baptisés Rumba, Salsa, Samba and Tango sont lancés depuis Baikonour en 2000 et auront une durée de vie exceptionnelle (fin de mission en septembre 2024).
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Roger-Maurice Bonnet pendant un briefing en Belgique sur la mission XMM.
Une maquette taille réelle de XMM est exposée à la Cité de l'espace à Toulouse.
Crédit photo : ESA
Un nouveau plan scientifique couvrant la période 1995-2015, Horizon 2000+, a été approuvé en 1996. Ce plan a permis le lancement des missions Planck et Herschel, Mars Express, la mission lunaire SMART-1, la nouvelle mission d’astrométrie Gaia, la mission BepiColombo en route pour explorer la planète Mercure et LISA Pathfinder.
La participation de l'ESA à la mission du télescope spatial James Webb (JWST), menée par la NASA, a également été décidée en 1998, sous la direction du professeur Bonnet.
En mai 2001, le professeur David Southwood prend la suite de Roger-Maurice Bonnet en tant que directeur scientifique de l'ESA.
Une vie après l’ESA
De 2001 à 2002, Roger-Maurice Bonnet est directeur adjoint de la recherche scientifique au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il continue à jouer un rôle important dans la politique de la recherche spatiale en tant que président du Committee on Space Research (COSPAR) de 2002 à 2010 et directeur exécutif de l'Institut international des sciences spatiales (ISSI) à Berne, de 2003 à 2013.
Il est responsable de 2001 à 2006 du programme Aurora de l'Agence spatiale européenne chargé de définir et mettre en œuvre les missions robotiques et humaines du système solaire. La mission ExoMars fait partie des résultats notables.
En tant que président du COSPAR, Roger-Maurice Bonnet a créé le Comité consultatif scientifique du COSPAR, une plateforme unique où sont discutées toutes les questions de politique scientifique dans le monde.
La science n'a pas de prix ? Si, beaucoup...
Officier de la Légion d'honneur, le professeur Bonnet a reçu de nombreuses distinctions nationales (médaille de bronze du CNRS en 1968, médaille d’argent en 1976, prix Deslandres de l'Académie des Sciences en 1980, prix Icare de l'Association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace en 2001, prix Jules-Janssen de la Société astronomique de France en 2005) et internationales (médaille Youri Gagarine en 1985 et médaille Constantin Tsiolkovski en 1993 en URSS, le COSPAR Award en 2000, le prix Emil en 1987 et le von Karmann Award de l'Académie Internationale d'Astronautique en 2009).
L’Association des Amis de la Cité de l’espace lui a décerné son grand prix en 2006. Il reçoit enfin en juin 2024 le Prix International d'Astronautique de la Société Astronomique de France.
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Roger-Maurice Bonnet avec Gilles Davidowicz après la remise du Prix International d'Astronautique
de la Société Astronomique de France en 2024. Crédit photo : Pierre-François Mouriaux
Roger-Maurice Bonnet est l'auteur de plus de 150 articles et publications scientifiques. Son dernier ouvrage paraîtra en 2026. Il est resté un infatigable promoteur des activités scientifiques en général et des sciences spatiales en particulier.
En savoir plus : sources, référence et ressources recommandées
- Sur le blog Un autre regard sur la Terre, la galerie de portraits et les articles sur les missions Rosetta, Gaia, BepiColombo et JWST (James Webb Space Telescope).
- Sur le site de l'EUI (archives historiques de l'Union européenne), un entretien avec Roger-Maurice Bonnet dans le cadre de l’histoire orale de l’Europe spatiale, enregistré en février 2005 à Genève.
- Sur Wikipedia, la page sur Roger-Maurice Bonnet.
- Un hommage en anglais sur le site de l’ESA.
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« Les horizons chimériques », Roger-Maurice Bonnet, Editions Dunod, paru en janvier 1992, 304 pages, ISBN 9782100015801.
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« International Academy of Astronautics : Celebrating 50 years of excellence », ouvrage coordonné par Jean-Michel Contant, avec une participation de Roger-Maurice Bonnet dans le chapitre sur la science et les missions spatiales d’exploration, 135 pages, ISBN 9782917761021.
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« Des premières expériences scientifiques aux premiers satellites », actes des premières rencontres de l'IFHE (Institut Français d’Histoire de l’Espace) sur l'essor des recherches spatiales en France tenues à Paris les 24 et 25 octobre 2000. L’intervention de Roger-Maurice Bonnet porte sur les premières expériences françaises de physique solaire dans l’espace, embarquées sur les fusées-sondes à Hammaguir, puis sous les ballons stratosphériques et sur les premiers satellites.
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Le Bulletin de l’ESA n°157 paru en février 2014, au moment des célébrations du cinquantième anniversaire de la création de l’Europe spatiale. Le bulletin contient une chronologie détaillée de l’histoire de l’Agence Spatiale Européenne et fait le point sur les missions en cours (dont SOHO et Rosetta). Le bulletin 159 contient aussi un état d’avancement de nombreux programmes scientifiques de l’ESA.